CHAPITRE XXI

Un célèbre zoologiste travaillait dans son jardin où il faisait pousser de beaux dahlias, quand sa petite fille lui apporta le courrier du matin. Il lui adressa un sourire rayonnant et s’assit sur une chaise pour lire ses lettres. Il y avait deux ou trois factures qu’il examina rapidement, une invitation à faire une conférence, quelques prospectus publicitaires, des revues et un journal. Il y avait aussi une lettre, qui attirait son attention sur un article récent paru dans un bulletin scientifique et à propos duquel on lui demandait son opinion. Une lettre…

Il regarda les photographies sans avoir l’air de les voir. Elles étaient à trois dimensions, bien entendu, et en couleur. C’étaient des photos d’une… d’une créature. Créature plutôt bizarre, à vrai dire ; elle avait un bouquet de petits membres en guise d’organes de locomotion, et deux petits yeux malveillants. À la place du nez, un simple orifice pour la respiration. L’appareil digestif…

Le zoologiste marmonna entre ses dents :

— Absurde !

Il regarda une seconde photo de la même créature qu’on voyait dans une position différente. Sur cette image, on distinguait un appareil circulatoire important sous une peau flasque, rosâtre, nue. L’animal se balançait curieusement sur ses faibles jambes qui paraissaient innombrables. Le zoologiste grommela :

— Ridicule !

Il regarda la troisième photo, poussa un grognement irrité, rangea la lettre et les photos qu’il déposa sur la chaise. Et il reprit son travail de jardinage. Mais il avait les sourcils froncés en travaillant. Et, après un moment, il revint à la lettre abandonnée sur la chaise, regarda de nouveau les photos et dit, vexé :

— Sornettes !…

Les organes qui permettaient à cette créature de vivre et de se mouvoir – si elle vivait et bougeait – ne ressemblaient à ceux d’aucun animal connu. Les animaux n’ont pas un nombre impair de pattes ; ils n’ont pas quatre articulations aux membres ; ils n’ont pas de crocs mandibulaires. Surtout, ils n’ont pas un appareil digestif semblable.

Le zoologiste rejeta une seconde fois les photos, retourna à ses fleurs mais demeura immobile et pensif. Puis, brusquement, revint derechef aux photos. Elles étaient absurdes, ridicules, mais elles étaient d’une plausibilité irrationnelle. Le savant observa la silhouette invraisemblable. Elle était, en elle-même, impossible parce que… Mais ce qui lui conférait pourtant un caractère de réalité n’était pas à négliger : chaque arrangement, pris en lui-même, n’était pas orthodoxe dans le monde animal, mais tous étaient parfaitement compatibles les uns avec les autres. Le zoologiste fit une grimace perplexe. L’animal qui figurait sur les photos était un faux d’une habileté étonnante. Il fallait être entraîné pour apprécier le degré de cette ingéniosité, mais il devait y avoir un point qui prouvait que c’était une mystification…

Il étudia les photos avec une attention concentrée. Ce qu’il découvrit l’énerva : la créature était inconnue, certes, mais elle paraissait tout à fait rationnelle. Personne n’aurait pu combiner si adroitement tant d’ingénieuses improbabilités. Personne ! Il n’était pas possible de créer une impossibilité aussi bien conçue !

À la fin, il lut la lettre qui accompagnait l’envoi. Ensuite, il hésita longtemps. Puis il alla vers la maison et, pensif, brancha le contact du visiphone. Il appela la Sécurité.

*

Le parasitologue regarda les photos qui étaient arrivées par le courrier du matin. Adroites, étonnantes… Il n’existait pas de parasite comme celui-là, bien entendu, mais cet appareil nourricier, quand on y regardait de près, était une idée d’une originalité remarquable et bien développée. Aucune créature n’était constituée de la sorte, mais cela pourrait être. Les crocs aussi. Un vampire, bien sûr. Hum !

… Et ces très curieuses serres articulées au bout des jambes multiples !… Bien sûr, pour se maintenir sur l’animal dont la créature se nourrissait ! Les parasites véritables étaient tous de petite taille, aussi n’avaient-ils pas besoin d’organes semblables ; mais si un parasite avait été aussi gros que ce faux…

Ne serait-ce pas amusant de chercher les erreurs dans cette mystification ? Si un parasite était aussi gros, il lui faudrait… Heu… Voyons cela…

Puis les yeux du parasitologue se plissèrent. Il s’était trompé. Très habile, cette farce. Plus qu’il ne l’avait pensé à première vue. La difficulté était surmontée par ce…

Le parasitologue continua à examiner les images avec un intérêt soutenu et croissant. C’était fascinant. Quelqu’un essayait de lancer une adroite plaisanterie scientifique… Mais le farceur avait sûrement dû se tromper sur un point quelconque.

Puis le savant dut admettre, assez excité, que seul un génie avait pu dessiner ce modèle. Personne n’aurait pu faire un travail si parfait en imaginant un animal dont aucun trait ne ressemblait à ceux des animaux de la terre. Tout s’accordait parfaitement, bien que rien ne rappelât l’équipement des créatures connues…

Plus tard, il se dit que même un génie n’aurait pu dessiner ce modèle. Personne, sur terre, n’aurait pu arriver à un résultat aussi parfait en imaginant un animal qui ne ressemblerait en rien à ceux de la terre. Personne n’aurait pu entremêler avec tant de bonheur un si grand nombre de nouveautés.

Quand il appela la Sécurité, après avoir lu la lettre, ce fut d’une voix fébrile.

*

Un célèbre biologiste appela la Sécurité. On lui avait donné à entendre, dit-il avec aigreur, qu’un jeune homme, un certain Jim Hunt, était sur le point de se livrer lui-même à la Sécurité pour faire réviser son procès. Il y avait des raisons de croire que Jim Hunt détenait des informations d’une importance sans égale pour la biologie. Il possédait un spécimen que l’on devait faire examiner par un homme compétent. Lui, le biologiste éminent, demandait avec insistance qu’on lui permît d’interviewer ce Jim Hunt quand celui-ci se serait rendu, et avant qu’on ne l’envoyât en prison.

*

Le Coordinateur de la 5e section ouest de la Sécurité déclara d’un ton pompeux :

— Oui, c’est ridicule, certainement, mais il y a des rapports qui établissent qu’une anémie considérable sévit dans les régions en question. Si ce Hunt a vraiment découvert un parasite, comme il le déclare, et si ce parasite est réellement responsable de l’anémie, et bien, il faut prendre les mesures qui s’imposent. Tout de suite ! Vérifiez les empreintes et voyez si ce Jim Hunt est vraiment la personne qu’il prétend être. Faites examiner les photos et cherchez à déterminer l’échelle d’agrandissement…

La main de Jim apparaissait dans l’une des photos et la grosseur de la Chose pouvait très facilement s’en déduire. Mais le coordinateur du 5e secteur ouest n’avait pas remarqué ce détail. Parce que, dans ce cas, il aurait cru que Jim voulait se moquer de lui. Et aucun crime ne saurait se comparer à l’impensable insolence que serait l’idée de vouloir jouer un tour au Coordinateur de la Sécurité !

*

Le Docteur Obéron, des Précautions Psychologiques, parut se réjouir à la lecture d’une lettre qui venait de lui parvenir. Il avait eu la certitude que ce jeune Hunt, qu’il avait lui-même condamné à la prison perpétuelle (accusé d’avoir fait des expériences dans une branche interdite) avait eu des complices. Et voilà que Hunt avait le toupet d’attirer l’attention sur sa personne. Non content d’avoir réussi une évasion spectaculaire, Hunt déclarait respectueusement qu’il allait se rendre et qu’il apporterait un exemplaire des transmetteurs de pensée dont les détecteurs de la Sécurité avaient repéré l’activité, mais qu’ils n’avaient pas réussi à dépister.

Le Docteur Obéron souriait avec suffisance. Ce jeune imbécile n’avait donc pas appris qu’on ne gagnait rien à vouloir plaisanter avec la Sécurité. Il comptait, c’était évident, obtenir une commutation de sa peine par des aveux complets et en dénonçant ses complices. Mais c’était un individu dangereux… On le laisserait dénoncer ses compagnons, bien entendu ! Mais un homme dénué à ce point de principes civiques représentait, sur le plan psychologique, un danger pour le public. Une détention définitive – et très stricte – s’imposerait…

*

Un éditeur de journaux grommela :

— Qu’est-ce qu’ils vont encore inventer, ces piqués ? Qui est ce type nommé Hunt qui a écrit cela ? Il dit qu’il s’est évadé de prison et qu’on l’a tenu pour mort, mais qu’il est bien vivant. Voilà ses empreintes. Et il nous envoie des photos ! Il prétend que ces… bêtes sont vivantes. D’où sort-il, ce Jim Hunt ?…

Un employé de la rédaction fit une enquête.

— Hé ! Sauté d’un vaisseau, patrouille ? Ça a l’air d’un roman !… Vérifiez ses empreintes, de toute façon. Si elles concordent, ce qui est bien improbable, faites chercher par un savant quelconque à quelle espèce appartient l’animal qui figure sur les photos, et dites-lui d’en faire un petit article pour une chronique à sensation. Récoltez tout ce que vous pouvez sur ce Hunt. Et maintenant, où en est cette histoire de scandale sportif ?…

Une heure plus tard, au visiphone :

— Qu’est-ce qu’il y a ?… Le savant dit qu’il s’agit bien d’une créature vivante mais pas d’origine terrestre ? Qu’elle n’appartient à aucune phylogénie terrestre ? Diable ! Qu’est-ce que c’est encore ça, la phylogénie ?… Il veut dire que c’est quelque chose qui vient d’un autre monde ? Parfait ! Merveilleux ! Laissez-le s’enfoncer jusqu’au cou dans son histoire rocambolesque. Qu’il signe ses déclarations !… Nous allons jouer le jeu à fond : « Un savant célèbre annonce l’arrivée sur notre planète de créatures d’un autre monde ! Une de ces créatures a été capturée par le jeune Jim Hunt et est envoyée aux milieux scientifiques pour examen… » Hé ! Faites de l’animal en question un être intelligent ! Hunt pense qu’il vient de Mars ! Les Martiens auraient copié les projectiles téléguidés que nous leur avons expédiés et ils seraient venus à bord de modèles perfectionnés… Vous voyez l’histoire !… Dites, essayez de savoir à quel moment Hunt compte apporter la créature. Il faut que nous ayons des reporters sur les lieux…

Jim Hunt entra en auto dans la capitale, la tête bandée. Le bandage maintenait son casque de fer. C’était une ruse si évidente qu’on la remarquait pour l’oublier aussitôt. On aurait au contraire regardé Hunt avec suspicion s’il avait eu une chevelure manifestement fausse.

Il s’arrêta au milieu de la circulation, à un endroit où le visiphone disait d’une voix stridente :

« Des Martiens sur la Terre ! Des visiteurs sont arrivés d’un autre monde ! Un spécimen d’une race étrangère à notre planète arrivera aujourd’hui à la Sécurité ! Veulent-ils la guerre ? Lisez le journal ! Lisez le journal ! Lisez le journal ! »

Jim put jeter un coup d’œil sur l’écran du visiphone. On y voyait la première page d’un journal au milieu de laquelle se trouvaient des reproductions des photos que Brandon et lui avaient prises.

Mais Jim ne voulut pas se laisser aller à espérer car la bataille était loin d’être gagnée. Il y avait cette manœuvre terrifiante à laquelle les Choses pouvaient encore recourir.

Il continua, sombre, en direction du poste local de la Sécurité. Jusque-là, tout paraissait parfait. Mais tout semblait parfait aussi quand il avait entrepris de fabriquer le transmetteur, or le transmetteur avait finalement échoué et cette démarche-ci pouvait échouer aussi.

Devant le Quartier Général de la Sécurité, il y avait des gens qui attendaient. Des spécialistes de l’actualité : photographes et cameramen, reporters et envoyés spéciaux. Quoi qu’il arrive, il ne serait plus possible à la Sécurité de faire le silence sur la reddition de Jim et sur la Chose qu’il apportait. En dépit de la politique officielle qui visait à préserver la sécurité du peuple en cachant au public les grands événements scientifiques et les découvertes des laboratoires, cette fois l’opinion serait alertée.

Jim parqua la voiture et en descendit. Personne ne le remarqua. Il ouvrit le coffre, tenta de se frayer un passage en portant la cage avec soin.

Une ruée se produisait soudain. Un petit groupe d’hommes se forma et fonça, impitoyable, dans l’enchevêtrement des fils et des trépieds des caméras. Plusieurs énergumènes sautèrent sur Jim. Des mains lui serrèrent la gorge. Des visages le regardèrent avec, dans les yeux, cette rage hystérique implantée par les Choses dans l’esprit de leurs esclaves.

Jim reçut un coup terrible sur la tête, sentit qu’on lui arrachait la cage des mains… Puis il ne sut plus rien.